Les Amis de Port-Navalo

Les Amis de Port Navalo est une association créée pour établir des liens de convivialité, réaliser des animations, préserver la qualité du site de Port-Navalo...

27 mai 2013

Improbable, mais vrai...

2012-03-herve-carte-En visitant l’exposition à la Criée sur le Port de Port-Navalo, je me suis arrêté sur l’évocation de l’occupation de la presqu’île par l’armée allemande. De nombreuses photos et textes démontrent l’intérêt que portait l’occupant à la défense de ce littoral d’où les blockaus, casemates et abris divers, munis ou pas de canons fixes,le meilleur exemple à Port-Navalo étant le canon en position de tir, à présent enfoui sous le belvédère au sud-ouest du chemin du phare.
Beaucoup de propriétés le long de ce chemin ont dans leurs jardins des vestiges de cette époque.
Mes parents avaient acheté en viager une maison près du phare, la villa Belle Vue et dès 1949 nous y passions quelques semaines par an.

2012-03-herve-001Dans le jardin, à 3 ou 4 m sous terre, il y avait un blockhaus, impressionnant, une pièce de 25 m2 avec du matériel, un poêle, des armoires, tout un fourbi et un ingénieux systèmes de racks empilés sans doute destinés à l'approvisionnement en munitions de la mitraillette qui se trouvait dans un trou de béton de l'autre côté du mur, sur la falaise. Ceci est bien visible sur cette carte postale des années 60. Deux escaliers de part et d'autre de l'entrée permettaient l'accès à cette pièce. Tout cela était parfaitement ventilé et asséché par grilles de puits perdus.

Bien entendu mon père a tout de suite fait recouvrir les escaliers de plaques de ciment , et c’est plus tard, adolescents que l’on a fait connaissance avec ce drôle d’endroit qui nous donnait la chair de poule. Dans la maison il y avait aussi des choses bizarres, notamment dans le tiroir d’une petite table, étaient rangés des papiers écrits en allemand, des médailles, une croix gammée en bois blanc sculptée grossièrement au couteau, travail de soldat désoeuvré ? Tout cela un jour a disparu, le propriétaire habituel  ayant sans doute fait du ménage. Ces années là, la guerre était encore visible à la pointe, l’hôtel Profit rasé, les ruines écroulées de ce qui est devenu Le Grand Largue dans lesquelles on jouait à cache cache...
Bien, tout cela c’est pour camper le décor car l’histoire en fait  se passe en 1956 soit 11 ans après la victoire.

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Et je laisse parler mon frère Yves, témoin direct des évènements suivants :

"Notre sœur Anaik avait 12 ans et commençait à étudier l’allemand  au collège de Saint Brieuc. Nos cousins Roudaut avaient proposé à nos parents de l’envoyer à Cologne chez un architecte que Charles Roudaut connaissait. Leur fille Annette plus avancée en allemand participait aussi à ce séjour linguistique.
La famille allemande avait pour nom Müller, je ne sais pas du tout comment les Roudaut les avaient connus. Après le séjour en Allemagne, Anaik, Annette et Marie Louise, une jeune allemande voisine des Müller devaient venir passer quelques semaines à Port- Navalo. De Cologne, Anaik nous écrivait souvent, nous attendions ses lettres avec  impatience. C’est dans une de ces lettres  qu’elle nous  a appris que Herr Müller connaissait Port-Navalo pour y être venu pendant la guerre. Je ne crois pas que nous ayons eu plus de détails à ce moment-là.

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Fin juillet, il a fallu rapatrier les 3 filles et je suis parti en voiture avec Papa pour un aller–retour Bretagne-Cologne. Arrivés à Cologne, nous avons fait la connaissance de la famille Müller Nous buvions pas mal de bière, Frau Müller fumait beaucoup, Herr Müller parlait un peu français, papa avait quelques rudiments d’allemand ; Annette à l’aise, servait d’interprète. C’est donc dans cette ambiance rendue chaleureuse par la bière que papa et Herr Müller ont parlé de la guerre.
Puis la conversation est venue naturellement sur Port- Navalo puisque nous savions qu’il y avait séjourné. Et il a sorti un album photos où l’on reconnaissait Port-Navalo et la villa Belle Vue. Papa semblait tout retourné et feuilletait nerveusement l’album dans tous les sens en répétant sans cesse "c’est pas vrai, c’est pas possible"
Herr Müller a alors précisé ses fonctions militaires de « chef de l’occupation », sorte d'officier d'intendance.  Il avait effectivement habité à Belle Vue, prenait ses repas chez Madame Profit et gardait un excellent souvenir de sa recette de homard. Je ne crois pas que nous ayons parlé davantage de la guerre... Peut-être lorsque je dormais, papa et Herr Müller ont-ils poursuivi leur conversation sur ce sujet .

Au retour à Port Navalo, nous sommes allés voir Madame Profit, au restaurant qu’elle tenait alors rue du Phare à Nidick. Elle se souvenait fort bien de Herr Müller. Il avait été selon elle un occupant très respectueux des Français vaincus, très arrangeant et il s’était fait  accepter par la population. Madame Moricet voisine du restaurant a confirmé ce jugement. J’ai compris ce jour-là que c’est la folie hitlérienne qui avait conduit à la guerre, que Herr Müller s’est trouvé embarqué dans cette aventure sans partager ces idées, que son appartenance au système militaire était de circonstance et que les deux pays, France et Allemagne étaient peut-être mûrs pour une amitié solide et durable."

Par la suite, Inge, la seconde fille Müller est venue plusieurs années en séjour à Port Navalo et puis le temps a passé, reste le souvenir de cette improbable rencontre.

Hervé Jan

Partagez vos souvenirs : hervejan@amisdeportnavalo.com 

Posté par Jlpel2 à 20:12 - SOUVENIRS - Commentaires [4] - Permalien [#]
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Commentaires sur Improbable, mais vrai...

  • Le devoir de mémoire...

    Cette histoire est très jolie : merci de nous l'avoir racontée.

    Posté par isa56, 28 mai 2013 à 18:00 | | Répondre
  • Histoire Port Navalo

    Merci pour ces témoignages. C'est très intéressant de savoir ce qui existait sous les constructions d'aujourd'hui.

    Posté par Lucette Bodin, 29 mai 2013 à 15:46 | | Répondre
  • Herr Muller

    Merci pour ce commentaire émouvant sur cette période de la guerre à Port Navalo. C'est très intéressant. Cela fait partie de l'Histoire.

    Posté par jean Viallet, 09 juin 2013 à 14:51 | | Répondre
  • Article très intéressant.

    Lorsque la municipalité a fait réaliser le belvédère et combler l'accès au bunker, du canon il ne restait que l'affut (un tas de rouille). Le canon a été ferraillé juste après la guerre

    Posté par Christian Langeo, 14 février 2016 à 15:47 | | Répondre
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