Les Amis de Port-Navalo

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13 mai 2016

Chronique de Pen Castel

 

Voici le troisième feuillet de la Chronique de Pen Castel , ou du Roman de Pen Castel, comme on voudra ..car tout au long de ces chapitres c'est une véritable histoire qui nous est contée;  l'histoire d'une famille qui comme beaucoup d'autres arrive à Arzon pour y passer des vacances, découvrir la presqu'île avec ses villages, ses chemins, ses anses sur le golfe, son climat, sa douceur .. et puis les copains, le bateau, les " bandes" comme on disait à l'époque, bande du Monteno, bande de Kerners, bande de Port Navalo , parfois deux bandes ou plus  par lieu-dit., question de chefs et de charisme.   Mais sans doute est-il temps de vous dévoiler l'identité de l'auteur de ces récits sympathiques et attachants.

SM comme Stéphane Manier, de son vrai nom Paul Stéphane Manier, mais tout le monde l'appelle Stéphane.

Journaliste, chroniqueur, réalisateur de  documentataires , de vidéos;   Tf1 ,  Antenne 2, ... membre du bureau de Reporter Sans Frontières, Stéphane a couvert de nombreux conflits, Bosnie , Rwanda ... C'est un globe trotter, mais son point d'ancrage est définitivement Arzon où il puise les ressources nécessaires à ses nombreuses activités. Merci Stéphane pour ces belles pages aux Amis de Port-Navalo. 

 

 

 

 

Chapitre 2   le Moulin de Pen Castel

 

Les propriétaires du Moulin de Pen Castel étaient la famille Arradon. Ce sont eux qui avaient loué pour une somme très modique le terrain où mes parents avaient planté leur tente. Ils étaient Bretons, comme leur nom le laissait supposer, mais pas originaires de la commune. Ils s’étaient installés quelques années plus tôt et avaient transformé le moulin en restaurant. Un excellent restaurant dont les spécialités étaient les palourdes farcies et surtout le homard à l’armoricaine. La réputation de ce homard avait franchi la Manche car un grand voilier britannique faisait escale invariablement tous les étés dans la baie pour offrir à son équipage cette extase gustative, ce dont le père Arradon était très fier. Et toute la région venait se régaler, quand elle en avait les moyens, de cette chair délicate et de sa sauce unique. On disait que cette sauce était un secret que les parents voulaient transmettre en héritage à leurs enfants, au cas où ils voudraient continuer dans la restauration. En réalité ce secret tenait  au fait que le père Arradon faisait son fond de sauce en début de saison et le réalimentait tout au long des semaines. C’est du moins ce que me confia Vonic, le plus jeune des fils, bien des années plus tard.

Ce homard a embaumé mon imaginaire pendant des années. Car il n’était pas question qu’on offre pareil met de luxe à un gamin de moins de 10 ans. J’ai dû me contenter pendant longtemps de humer l’odeur des assiettes en regardant les clients se lécher les babines. Lorsque j’étais resté sage à la table, je pouvais saucer les coquilles de palourdes farcies avec un bout de pain. Ce qui était déjà pas mal. Moi et mon frère avions droit au menu enfant, c’est à dire le plus souvent du jambon et des coquillettes, ce qui ne nous changeait guère des repas pris sous la tente. Ce n’est que peu avant la fermeture du restaurant, une dizaine d’années plus tard, que ma mère m’offrit une unique fois ce met de luxe. Et je dois dire que le goût de ce plat était en conformité avec tous les fantasmes culinaires qui m’avaient habités.

J’ai peu de souvenirs du père Arradon. Il passait son temps devant ses fourneaux et faisait la sieste en dehors des heures de service. En revanche la mère Arradon m’impressionnait. C’était une forte femme, habillée en noir avec un chemisier blanc à jabot qui se tenait droite et fière devant ses interlocuteurs. Il émanait d’elle cette sorte d’autorité qui faisait filer droit les gamins. Elle n’avait jamais pu retenir mon surnom d’enfant Stany (ma mère aurait adoré m’appeler Stanislas, ce que mon père avait refusé énergiquement). Elle m’appelait Tanys. Ce qui, à mes yeux, faisait d’elle un être à part. Elle s’était prise d’affection pour notre famille qui revenait si souvent camper sur son terrain. C’est elle qui nous a lentement initié aux coutumes du pays, car derrière son comportement sévère, il y avait une femme ouverte aux autres.

L’âge des trois enfants Arradon s’étalait dans la vingtaine. Guy, le fils ainé, était un mélange de ses deux parents. Austère comme sa mère, travailleur comme son père. C’est lui qui assurait l’entretien du moulin et sa bonne marche matérielle, s’occupait du bassin à huitres et à homards (c’est devenu aujourd’hui l’emplacement de pique nique favori des jeunes en ballade), et gérait la bonne marche des douves qui passaient sous le moulin et de l’ouverture principale du pont qui alimentaient l’étang à chaque marée. Armelle, la cadette, assurait avec sa mère le service aux clients avec gentillesse et bonhommie, ce qui n’était pas une mince affaire car en ce temps là la salle de restaurant était située dans le petit bâtiment et il fallait savoir à la fois refuser avec courtoisie les clients qui arrivaient trop tard et slalomer entre les tables pour faire patienter ceux qui s’étaient installés de bonne heure. Enfin Vonic était le beau garçon de la famille. Il n’avait aucune envie de rester au pays à servir des clients, ce qu’il fit malgré tout pendant des années. Il rêvait de faire du cinéma. Il était très vite devenu le copain de mon père.

La haute silhouette du Moulin dominait la vie du lieu. Pas seulement parce que ce bâtiment du début du 17° siècle, haut, rectangulaire, avec peu de fenêtres, et des faîtes de cheminées sculptés, impressionnait par sa taille et son emplacement. A l’époque le pont qui fermait le fond de la baie et la transformait en « étang à marée » était plus bas d’un bon mètre. Il n’y avait nulle rambarde et lors des grandes marées, l’eau de mer montait d’une trentaine de centimètres au dessus du sol. Il devenait alors dangereux de franchir le pont surtout la nuit car il aurait été facile de s’écarter de l’axe de la chaussée et de basculer dans l’onde obscure. D’autant plus que l’éclairage public se limitait à une lampe chétive au dessus de l’entrée du restaurant, largement occultée par la masse du bâtiment principal. Franchir le pont de Pen Castel était donc à mes yeux d’enfant déjà une aventure.

Si la salle réservée aux clients du restaurant se situait dans la petite annexe, c’était parce que le bâtiment principal était encombré par le mécanisme du moulin qui n’avait pas été démonté. La France des années 50 se concentrait sur la reconstruction des zones détruites par les bombardements de la guerre. Personne ne s’intéressait en haut lieu à la préservation d’un patrimoine historique que la famille Arradon avait tiré de l’abandon. Il ne fallait donc attendre aucune aide  pour entretenir les lourds et complexes engrenages en bois qui avaient servi 40 ans plus tôt à moudre le blé (le moulin avait cessé son activité en 1911). Ils étaient plus gênants qu’autre chose parce qu’ils empêchaient des travaux tels que la pose d’un revêtement de sol remplaçant la terre battue, l’aération de la grande salle qui retenait la fumée plus que de raison, et l’agrandissement d’une fenêtre pour donner un peu de lumière du jour. La grande salle servait donc de cuisine, ce qui surprenait toujours ceux qui ne voyaient Pen Castel que de l’extérieur.

Pour moi le moulin était vivant. Il y avait sa masse bien entendu et le mystère que suggéraient ses murs épais et presque aveugles. Je m’imaginais volontiers qu’à l’intérieur, des esprits insondables pouvaient emporter les âmes dans l’eau bouillonnante des douves.  Il avait aussi son langage. Celui du bruit que faisait l’eau en s’engouffrant dans les trois tunnels percés sous lui et destinés à actionner les roues du mécanisme de broyage du blé, ou bien dans le passage principal au milieu du pont qui servait à réguler la force du courant. C’était un long chuintement qui ne se faisait entendre qu’au plus fort du flot ou du jusant. Cela durait environ trois heures avant que, les étales aidant, le souffle puissant de l’eau se transforme en murmure et disparaisse. J’y avais vite intégré le décalage d’une quinzaine de minutes entre chaque marée ce qui me permettait, en écoutant ces bruits et ces silences, de deviner l’heure du jour ou de la nuit sans ouvrir les yeux. Le Moulin, avec sa langue étrange, m’apprit ainsi à mesurer le temps.

                                                                                à suivre ......                            Stéphane Manier

Posté par janerve à 21:38 - Permalien [#]
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