Les Amis de Port-Navalo

Les Amis de Port Navalo est une association créée pour établir des liens de convivialité, réaliser des animations, préserver la qualité du site de Port-Navalo...

27 mai 2016

Chronique de Pen Castel

 

Chapitre 5 :       La maison

 

« - T’auras ton bateau quand j’aurai ma maison ! » Je ne comprenais pas très bien pourquoi les discussions entre mes parents avaient pris cette tournure inhabituellement sérieuse mais je me souviens du ton de ma mère : péremptoire. Comme mon père tenait à son bateau, la vie de notre petite famille se mit à tourner autour du projet de la maison. Cela commença par une surprise : elle n’allait pas être construite sur le terrain où nous campions.

« - Il n’y a pas de possibilité d’extension ici. Nous serions enclavés entre la côte et la maison du colonel. Et vivre au voisinage d’un couple de poivrots n’est pas une perspective qui m’enchante » avait dit mon père.

Choisir un autre endroit à Pen Castel, cela ne pouvait être qu’un champ appartenant aux Arradon. Lorsque ces derniers avaient acquis le moulin, ils étaient également devenus propriétaires d’une grande partie des champs qui entouraient l’étang. L’ensemble formait un lot qui rassemblait la minoterie et les terres à blé et avait été vendu tel quel par l’évêché de Vannes, l‘ancien propriétaire. Avec le développement des minoteries industrielles et l’arrêt du moulin, l’exploitation de ces champs avait perdu de son intérêt car il fallait transporter loin les récoltes pour les moudre.

En ce temps là la presqu’ile de Rhuys était une terre sauvage à dominante agricole. Partout ce n’était que champs en exploitation ou jachères où paissaient vaches et moutons. Outre les paysans, la commune se partageait entre des pêcheurs, des commerçants et quelques rares retraités très modestes, la plupart issus de la marine. Un camping municipal accueillait au dessus de l’anse du Crouesty les amateurs d’air vivifiant et deux hôtels complétaient l’offre touristique. Le seul port praticable était Port Navalo, il n‘y avait pas de plaisance ni même de corps morts où amarrer le moindre voilier dans les baies alentours. Qu’un Parisien souhaite acquérir un terrain dans un des lieux les plus isolés de la commune pour y construire une maison de vacances semblait une gageure : il fallait posséder une voiture, ce qui était loin d’être le cas pour la majorité des Français, et compter 9 heures pour faire la route. Personne n’imaginait qu’un jour ce temps serait divisé par deux et que des vagues de vacanciers déferleraient sur ces espaces.

Mes parents étaient sans doute parmi les rares à avoir pressenti que les choses n’allaient pas tarder à changer et, en l’absence de toute « loi littoral » (elle ne fut votée que 35 ans plus tard), ils souhaitaient acquérir le plus de terrains possibles pour protéger le site et  éviter l’accumulation d’éventuels voisins. Les Arradon, eux, avaient besoin d’argent.

- Tu es fou de vendre des terrains pareils disaient les enfant au père.

- Et comment faire autrement pour moderniser le restaurant ce qui est indispensable pour survivre, répondait-il.

Les deux parties finirent assez rapidement par se mettre d’accord. Les Arradon réussirent à obtenir 30% de plus que le tarif agricole de l’époque en argumentant que c’était la meilleure terre à blé de la région. Le prix du m2 grimpa donc à … 60 centimes d’anciens francs. Une somme qui n’était pas négligeable alors, car il fallait construire en un lieu où il n’y avait pas d’eau courante, pas d’électricité, pas de téléphone ni d’asphalte sur la route. Autant de défis techniques à relever pour les services d’équipement et de charges supplémentaires pour les propriétaires. Mes parents cassèrent leur tirelire et profitèrent du remboursement d’un petit appartement détruit pendant la guerre pour financer l’opération.

Bien entendu tout ceci passait bien au dessus de la tête de mes 5 ans. Ce que la maison représentait pour moi c’était que la tente avait changé de lieu et se dressait désormais au milieu de la poussière des travaux.

Lorsqu’André Malraux devint ministre de la culture dans les années 60, il imposa les murs blancs et les ardoises en Bretagne. C’était un choix parfaitement arbitraire car il n’existait pas de style breton spécifique aux maisons individuelles. Dans les années 50, cette obligation n'était pas encore en vigueur. Mes parents ne voulaient pas reproduire une petite maison de pêcheur ou une ferme aux fenêtres étroites et aux murs épais, ni s’inspirer des demeures construites dans les années 20 sur le modèle des pavillons de banlieue dont on voit encore quelques exemples sur la commune. Ils demandèrent à un de leurs amis, un architecte italien du nom d’Antonio Girardin, de leur dessiner une maison lumineuse. Celui-ci s’inspira d’un relais de poste du 18°, où les chevaux s’engouffraient sous une voute attenante à l’auberge pour permettre aux voyageurs de descendre à pied sec. Il combla les espaces entre les colonnes par de grandes porte fenêtres et comme les murs en pierres apparentes coûtaient trop cher, mes parents durent se contenter de parpaings recouverts d’un enduit blanc. Le tout donna une grande maison blanche aux 3 grandes portes fenêtres surmontées de lucarnes qui respectait les critères imposés par le thuriféraire de De Gaulle. Elle fut souvent copiée par la suite jusqu’à parfois symboliser la maison de vacances bretonne de bord de mer typique. Mais celle-ci fut la première et peu de gens savent qu’elle est due à un Italien.

Le principal entrepreneur de l’époque s’appelait Ceria. Il ne put pas prendre le chantier de mes parents car il avait reçu la commande de 4 autres maisons dans une architecture plus standardisée et donc plus facile pour lui. Cela nous apprit que notre maison était la 5° construite sur la commune après guerre par des estivants. Ce fut un de ses anciens employés qui prit le chantier en main. Il s’appelait Rozo et était un excellent tailleur de pierre. Mais un piètre entrepreneur qui savait à peine lire et encore moins déchiffrer un plan. Il improvisait donc les cotes en fonction de son inspiration. Une poutre maîtresse de la charpente était-elle trop courte ? Pas grave on mettra des cales. Un chambranle au mauvais endroit ? On n’avait qu’à le déplacer. Ses travaux étaient réalisés sur des bases empiriques établies par son expérience d’ouvrier. Pour le gros œuvre cela marcha. La maison est encore debout aujourd’hui sur ses bases. Mais pour les finitions c’était autre chose. Comme il voulait tenir ses devis (l’homme était honnête) il était très fier de montrer ses comptes à mes parents. Mais lorsque ces derniers lui faisaient remarquer que les cloisons intérieures s’effritaient lorsqu’on passait les doigts dessus, il haussait les épaules et répliquait qu’il avait économisé la moitié du ciment prévu.  Les choses ne tardèrent pas à s’envenimer et Rozo ne finit jamais la maison, refusant de refaire ce qu’il avait raté.

Au bout de presque deux ans la maison fut enfin livrée inachevée mais utilisable. Deux portes trônaient, isolées, au milieu du premier étage comme des décors de théâtre. Elles étaient censées ouvrir sur des chambres dont les cloisons ne furent construites que 20 ans plus tard. En guise de chauffage nous eûmes droit à des poêles puant le pétrole. L’éclairage était assuré par des bougies. Mon père avait trouvé je ne sais où une citerne de l’armée américaine qu’il cala sous une gouttière pour récupérer l’eau de pluie. La cuisine se faisait toujours avec un camping gaz. Mais nous avions un toit qui nous épargnait de voir la casserole de raviolis soudain noyée sous une averse. Nous étions désormais chez nous, et cela allait influencer radicalement notre mode de vie.

 

                                      à suivre ...                         Stéphane Manier

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