Les Amis de Port-Navalo

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31 mai 2016

Chronique de Pen Castel

 

pen_castel vers 1960

Chapitre 6 : La route de Paris

 

Posséder une telle maison sans être fortuné impliquait des sacrifices. Il ne restait plus d’argent disponible pour faire autre chose. Adieu les sports d’hiver et les voyages lointains. Toutes nos vacances se passeraient désormais à Pen castel, y compris Noël et le jour de l’an.

Cela voulait dire aussi faire la route à n’importe quel moment de l’année et la 4cv se révéla bien vite trop petite, inconfortable et pas assez sûre pour un tel trajet. Acheter une voiture à l’époque était une entreprise aventureuse et de longue haleine. Le marché de l’occasion était très petit et il était facile de tomber dans un traquenard. Acheter une voiture neuve, impliquait une attente de deux ans entre la commande et la réception. C’est cette deuxième option que choisit mon père. Je me souviens de l’arrivée de notre première 203 Peugeot et de l’émotion qu’elle déclencha au sein de ma famille. Elle était gris perle et permettait à Odette d’être assise au milieu à l’arrière sans se casser le dos. Elle me paraissait magnifique avec son levier de vitesse près du volant en bakélite. Le ronronnement de son moteur avant me semblait doux en comparaison du bruit de crécelle que faisait celui de la 4cv installé dans le coffre arrière près de mes oreilles. Bref ! Nous l’avons adorée tout de suite.

C’était important car nous passions beaucoup de temps à chaque voyage dans cette voiture. L’autoroute de l’ouest se limitait à une quinzaine de kilomètres à la sortie de Paris jusqu’à Trappes. Suivait une interminable route qui traversait Rambouillet, Chartres, Le Mans, Laval, Craon, Pouancé, Châteaubriant, Redon et enfin Muzillac, dernière marque de passage avant notre entrée en presqu’ile de Rhuys. À force de l’emprunter nous avions fini par en connaître chaque détail. Les virages d’Ablis n’avaient plus de secrets pour nous, pas plus que les quelques rares zones de dépassement de la N10 que nous attendions en pestant contre les fumées noires des camions qui nous précédaient. Il n’existait aucun contournement pour les agglomérations sur notre chemin et nous devions les traverser avec patience. Alors nous meublions le temps avec des jeux ou des commentaires. La traversée de Chartres était toujours l’objet d’observations sur la cathédrale, ses vitraux et les pèlerinages qu’y fit Charles Péguy à la veille de la guerre de 14. Le Mans, ses 24 heures, et ses rillettes (à Connerré la capitale de la spécialité 20km avant la ville) apparaissait comme une délivrance provisoire car cela signifiait que nous n’allions pas tarder à manger un morceau. Il était en effet impossible de faire un tel trajet d’une seule traite et nous avions repéré toute une liste de restaurants routiers sympathiques et bon marché sur la route de Laval.

Laval nous faisait parler de son enfant, le navigateur Alain Gerbault, premier Français à avoir traversé l’Atlantique en solitaire (son bateau est aujourd’hui exposé dans les jardins en terrasses de la ville). Puis commençait une longue traversée des campagnes bretonnes qui nous menait jusqu’à la plaine de Redon.

C’était la partie la plus difficile de la route et nous y courrions un risque réel de nous transformer en « naufragés ». Pendant de longs mois, l’hiver et au printemps, la plaine de Redon était inondée. Elle l’est d’ailleurs encore aujourd’hui comme peuvent le constater souvent les passagers du TGV, même si cela n’a plus les même effets car chaussées et voies de chemin de fer ont été surélevées. Mais à l’époque il n’y avait pas de renseignements routiers et les prévisions météo étaient pour le moins aléatoires. Nous ne découvrions l’état des lieux la plupart du temps qu’en arrivant sur place. Il arrivait que nous ne puissions même pas atteindre la ville en raison du niveau de l’eau. Et lorsqu’on y parvenait, nous n’étions pas surs d’en sortir. Ne pas passer par Redon nous obligeait à de longs détours et à traverser Rennes ou Nantes. Alors plutôt que de faire demi-tour, mon père prenait parfois le risque de rouler lentement pendant plusieurs kilomètres les roues trempant dans l’eau jusqu’au moyeux. Quitte à se retrouver bloqué au centre ville si, entre temps, le niveau montait de quelques centimètres supplémentaires. Il fallait rouler une dizaine de kilomètres au delà de Redon avant de retrouver une chaussée plus sèche.  

La traversée de Redon inondée n’était pourtant pas la pire des situations. Le plus redoutable c’étaient les coups de gel qui suivaient une pluie froide d’hiver. Ils se signalaient en général par une voiture en travers de la chaussée ou dans le fossé précédée d’une file à l’arrêt de véhicules et de passagers constatant les dégâts. Après concertation un convoi de rescapés s’organisait. Il fallait alors sortir de la voiture et marcher à ses côtés ou derrière en la poussant, les deux roues de droite roulant sur l’herbe du bas côté pour garder un peu d’adhérence et franchir les zones de verglas. Puis reprendre la route en priant qu’il n’y ait pas d’autre plaque ou que les services de voiries seraient passés entre temps jeter du sel sur la chaussée.

Enfin arrivait Muzillac. 5 km plus loin, un peu après Ambon il y avait un moulin à vent (il existe toujours mais a perdu ses ailes) que nous avions surnommé le moulin du bonjour (ou du « au revoir » selon le sens de notre voyage) qui marquait l’entrée géographique en presqu’ile de Rhuys. Cela signifiait que nous serions arrivés une demi-heure plus tard, fourbus, à moitié groggys, mais soulagés et contents.  La maison était humide l’hiver et la température parfois proche du gel, l’odeur du Kerdane nous semblait un parfum, parce que ce pétrole était synonyme de chauffage. Nous y avons passé des mois de décembre où la température ne montait pas au delà de 14°.  Des conditions auxquelles les habitants de la commune étaient accoutumés. Ils arboraient un petit sourire narquois lorsque nous évoquions nos conditions de voyage et d’arrivée. Bien peu d’entre eux pensaient que ces Parisiens qui se montraient si délicats, seraient de plus en plus nombreux à accepter de telles conditions de voyages. Il leur fallut une dizaine d’années pour comprendre à quel point ils se trompaient.

 

                                                   à suivre ....                  Stéphane Manier

 

 

Posté par janerve à 18:17 - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires sur Chronique de Pen Castel

    Merci Stéphane pour ces souvenirs si bien racontés et écrits. Nous avons eu à peu près le même parcours, aussi bien sur le plan temporel, à partir de 1960, coup de foudre des parents pour Port-Navalo, achat d'un terrain, camping (ou plutôt caravaning) devant la plage durant la construction par Rozo de notre maison (la description du père Rozo, est super, chez nous, il a construit avec du sable de mer -l'exploration de nos problèmes d'humidité nous l'a appris récemment-, et comptait ses heure en comptant les bouteilles qui restaient sur le chantier), et bien sûr, les trajets Paris, Chartres, Le Mans, Redon, Muzillac ! Merci encore pour cette chronique que je suis avec un grand plaisir.
    JFV

    Posté par J-F Vibert, 31 mai 2016 à 19:55 | | Répondre
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