Les Amis de Port-Navalo

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03 juin 2016

Chronique de Pen Castel

 

 

 

Chapitre 7 : Les enfants

 

Lorsque la maison fut construite et opérationnelle nous avions 5 et 6 ans, mon frère et moi. Nos parents étaient très affairés à aménager les lieux. Mais nos priorités n’étaient, bien entendu, pas les mêmes. Nous cherchions des enfants de notre âge pour en faire des camarades de jeu. L’été c’était facile. Notre mère nous emmenait à la plage de Kerjouanno où nous trouvions toujours d’autres gamins prêts à se baigner ou à partager la construction d’un château de sable. Nous y accédions en traversant le village du même nom par une route qui se terminait sur une pointe rocheuse qui séparait en deux la longue plage qui va du Petit Mont à Saint Gildas. Aujourd’hui ces rochers servent de fondations au quartier des « Remparts de Kerjouanno ». Mais à l’époque les dernières maisons du village s’arrêtaient une bonne centaine de mètres avant la côte. À gauche des rochers, un étang d’eau saumâtre abritait des oiseaux qui n’étaient pas encore protégés. À droite un terrain sableux, parsemé de joncs de mer rendait toute construction illusoire, à l’exception d’un blockhaus à moitié enfoui dans le sable occupé par une famille nécessiteuse dont les enfants venaient parfois se mêler à nos jeux. Nous passions de longs après-midi à chercher les magnifiques coquillages violets et roses issus de la nacre des huitres dites « portugaises » patinée par deux ou trois saisons passées dans l’eau. Inutile d’en chercher aujourd’hui. Ces huitres portugaises ont été victimes d’un virus il y a une cinquantaine d’années et ont laissé la place aux plates puis aux japonaises dont la qualité de nacre est médiocre.

Lorsque le temps était incertain nous restions aux abords de la maison. En juillet et en août il arrivait que les petits enfants de nos voisins, les Mironneau, traversent la haie qui nous séparait pour venir jouer au ballon ou grimper aux arbres. Mais hors de l’été les enfants de vacanciers étaient peu nombreux et si nous ne voulions pas rester seuls nous devions chercher des copains parmi ceux qui étaient là à l’année : les enfants des natifs du coin.

La plupart étaient des fils et filles de paysans. Cela tombait bien car l’été leurs parents les réquisitionnaient pour travailler aux champs. En revanche, une fois la Saint Jean passée, en mi saison ou en hiver, ils étaient moins sollicités et cherchaient autant que nous à occuper joyeusement leur temps de congés scolaires. Côté Béninze la ferme la plus proche de nous était celle des Coïc. Elle se situait en plein milieu du village. Les Coïc possédaient un beau troupeau de bovins qu’ils emmenaient paître dans les champs alentours. Ces vaches avaient pris l’habitude de déféquer en sortant de leur cour, sur le court chemin qui menait à la route. Ces deux voies étaient en pente, ce qui facilitait l’étalage et la dispersion des bouses. Et comme le nettoyeur à haute pression n’avait pas encore été inventé, les rinçages attendaient des jours meilleurs. Jean-Luc, le fils de la famille, nous expliqua comment glisser sur cette vase d’un genre particulier en prenant notre élan à l’aide d’une planche.  Inutile de dire que ma mère nous recueillait horrifiée par l’état de nos Pataugas et qu’elle était devenue une militante acharnée de la cause sanitaire du village.

Mais celui qui était devenu notre grand copain c’était le fils Audo, de la ferme à l’entrée du village de Kerners. Bernard avait exactement mon âge. Il m’apprit un nombre considérables de choses qui seraient restées sans lui inconnues du petit citadin que j’étais. Il m’apprit à donner à manger aux lapins et à traire les vaches. Après la traite il m’emmenait voir les gestes de sa mère qui battait la crème dans une grande baratte en bois jusqu’à en faire un beurre onctueux. Puis nous tentions de transformer le grand pailler de sa ferme en trampoline ce qui agaçait son père qui nous demandait de faire attention aux œufs que les poules pouvaient y cacher. L’un des rôles principaux de Bernard était de conduire aux prés les vaches et les moutons. Mon frère et moi gardions souvent les troupeaux avec lui, d’autant plus que mon père lui prêtait les champs que nous ne pouvions entretenir. Bernard m’apprit à distinguer les bêtes les unes des autres et à les appeler par leurs noms. Quels mouvement indiquaient qu’elles allaient tenter d’aller voir l’herbe du champ d’à côté. Pourquoi il fallait faire brouter les chevaux et les vaches en premier car les dents des moutons sectionnaient l’herbe au ras du sol ce qui ne laissait rien à manger aux animaux suivants. Quelles étaient les plantes bonnes à sucer et celles qui avaient un goût amer. Comment fabriquer un lance pierre et dénicher les oiseaux. Je dois confesser que les principales victimes de mes lances pierres ont été mes doigts et que le « dénichage »  ne m’a jamais passionné. Pas plus que le ramassage à la main des pommes de terre qui avaient échappé au tracteur en fin de saison et qui nous mettait le dos en feu. Mais ces amitiés avec les enfants d’agriculteurs m’ont ancré dans la terre de la commune aussi profondément que les vers de terre qui grouillaient entre les sillons.

La ferme des Audo avait un point commun avec celle des Le Blouc qui se situait sur la route de la pointe de Bilouris. Toutes deux avaient une abondante récolte de pommes ce qui leur donnait le droit d’être des bouilleurs de cru. C’est à dire qu’ils avaient le droit de distiller de l’alcool et d’en faire un « calvados » local pour leur consommation personnelle. Mes parents demandaient toujours à acheter ce breuvage parfumé qui rendait succulents les farces des poulets et les rôtis de porc. Quand j’eus l’âge de faire du vélo, c’est moi qui avais la tâche d’aller chercher des bouteilles de cet élixir avec la consigne formelle de pédaler le plus vite possible sans m’arrêter si je rencontrais un monsieur avec un képi sur la tête. Vendre cet alcool aurait en effet coûté une grosse amende au fermier.

Avec le développement de la mécanisation et de la production de masse, les fermes d’Arzon sont devenues trop petites pour être rentables. Aujourd’hui l’agriculture a pratiquement disparu de la commune. Ceux qui travaillent la terre se sont mués en paysagistes. Beaucoup de champs sont envahis de broussailles parce qu’ils ne sont plus entretenus. Les vacanciers ont plus de chances de rencontrer des sangliers et des chevreuils que des vaches. Les fermes des Coïc et des Audo sont devenues de jolis ensembles pavillonnaires en pierre apparente dont on a du mal à deviner l’origine. Bernard dut s’exiler pour trouver du travail. Il est l’un des rares enfants d’agriculteurs à être revenu sur la commune pour y faire une brillante carrière de capitaine des pompiers avant de prendre sa retraite.

 

                                                                  à suivre....     Stéphane Manier

pen_castel en 1861

 

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