Les Amis de Port-Navalo

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21 juin 2016

Chronique de Pen Castel

 

 

pen castel 11

 

 

 

Chapitre 12 : Les remparts de Kerjouanno

 

Le ministre de l’intérieur voulait faire d’Arzon une station balnéaire. Le pays ne parlait que de cela. Les milieux politiques locaux disaient que c’était le résultat de la rivalité entre deux barons du gaullisme : Olivier Guichard maire de La Baule et Pdt du conseil général des Pays de Loire, et Raymond Marcellin, maire de Vannes et Pdt de la région Bretagne. Ce dernier aurait été jaloux de la prospérité touristique de son voisin et aurait décidé que le Morbihan méritait que l’on mette en valeur d’autres lieux que Quiberon et La Trinité. Mais de là à faire d’Arzon un petit La Baule, cela semblait une absurdité. La côte était quasiment vierge, il n’y avait qu’une route qui passait par le centre bourg jusqu’aux quais étroits de Port Navalo et aucune infrastructure capable d’absorber les besoins en énergie, eau et hôtellerie, qu’une telle ambition supposait.

Mes parents faisaient partie de ceux qui s’inquiétaient. Ils avaient patiemment construit leur bonheur sur la préservation du caractère sauvage de Pen Castel. Maintenir l’aspect originel de la commune faisait partie du patrimoine local à leurs yeux. Tout ce qui pouvait ressembler à une invasion touristique des lieux leur faisait peur.

- Ils vont construire un ensemble immobilier sur les rochers de Kerjouanno. Ça s’appellera « Les remparts ». Adieu les moules délicieuses que nous grattons sur les rochers. Et la plage ? Allons nous pouvoir continuer à accéder à la plage ? J’espère qu’ils auront les moyens de faire disparaître le blockhaus. Mais les oiseaux ? Vont-ils respecter la nidification des oiseaux sur le petit étang près de la plage ?

Telles étaient les conversations qui désormais animaient les repas. Car nous nous doutions que la construction d’un premier ensemble de logements de vacances n’était que le début d’un processus qui allait profondément changer le pays. Au bout de quelques mois nous en avons eu la confirmation avec l’annonce d’une deuxième tranche de travaux. Il était question de construire un port de plaisance ! Juste à l’emplacement où mon père faisait hiverner son bateau.

- Les salicornes vont disparaître, ça c’est sur ! Que va devenir la petite chapelle du Crouesty, celle qu’on ne peut atteindre qu’en taillant un sentier à coup de serpe au travers du taillis d’aubépiniers et d’ajoncs ? Espérons qu’ils ne vont pas justifier sa destruction en disant qu’elle a été entièrement vidée et qu’elle est en mauvais état. Et le tumulus du petit mont ? Cela aura peut-être le mérite d’arrêter les vacanciers qui le transforment an latrines… à condition que les promoteurs ne décident pas de construire des immeubles en béton à la place.

En écoutant ces interrogations je me rendais compte que j’étais profondément attaché à cette lande broussailleuse, à ces sentiers, à ces chemins que je connaissais comme ma poche. Les voir modifiés, voire disparaître, créait chez moi un grand sentiment de frustration, comme si le pays m’était confisqué par des autorités qui ne respectaient rien à part le profit.

En réalité bien peu de monde avait mesuré l’importance qu’allait prendre le tourisme dans la région. Certes les baies commençaient à voir de plus en plus de bateaux de plaisance accrochés à des corps morts l’été. Il y avait longtemps que l’Estuaire de mon père n’était plus le seul voilier mouillé à Kerners. Mais il y avait encore de la place et rien ne semblait justifier l’énormité des investissements envisagés … à part le désir de puissance de Raymond Marcellin et l’appétit des promoteurs immobiliers.

Ce jour là, en rangeant mon dériveur, j’avais croisé sur la cale de Bilouris, dans l’anse de Kerners, le maire d’Arzon, Monsieur Lecoq. Il avait une personnalité qui ne s’imposait pas par sa stature physique. Il avait été victime de la poliomyélite quelques années plus tôt et marchait difficilement avec une canne. Ses jambes supportaient difficilement d’être callées sur le plat-bord d’un voilier à la gite et c’est la raison pour laquelle il s’était  rabattu sur une belle vedette en bois. Il en confiait l’entretien à un marin exceptionnel par son sang froid et sa science de la godille Monsieur Cléquin. A chaque sortie en mer, ces deux hommes faisaient la navette entre le mouillage et la cale avec une dignité de sphinx égyptiens. Monsieur Lecoq, pharmacien à Vannes pendant la semaine, habitait pendant les weekend une jolie maison située à 200m de la cale, cachée à la vue des passants par une épaisse haie de tamaris soigneusement taillée. La fin de l’après-midi approchant, je lui proposais de l’aider à porter ses affaires ce qu’il accepta avec reconnaissance. Une fois rangées les cordages et brassières, je lui demandais s’il avait quelques minutes à me consacrer. Et je lui exposais mes craintes et mes griefs sur les conséquences des travaux pharaoniques qui s’annonçaient. Monsieur Lecoq m’écouta sans mot dire, assis dans un fauteuil, les mains jointes posées sur le bec de sa canne. Il y eut un long silence. Puis il me répondit d’une voix douce, dépourvue de toute agressivité.

- Tu vois Stéphane, j’entends tes inquiétudes et je te suis reconnaissant de t’intéresser à l’avenir de ce pays. Mais il faut que tu comprennes que les choses ne se présentent pas de la même manière pour toi et pour moi. Tu ne viens ici qu’au moment des congés scolaires. Tes parents ont fait construire une belle maison à un moment où il n’y avait pas beaucoup de vacanciers ce qui fait de toi aujourd’hui un privilégié. Mais à la fin de l’été tu vas partir comme tous les autres estivants. Il y a 30 000 personnes sur la commune l’été mais à peine plus de 1000 l’hiver. Ceux qui restent toute l’année sont de moins en moins nombreux. Les jeunes ne veulent plus travailler la terre parce que c’est trop dur et que les exploitations sont trop petites pour être rentables. La petite pêche côtière ne rapporte plus grand chose. En dehors de cela il n’y a pas de travail. Si on ne fait rien, je serai bientôt obligé de fermer l’école parce qu’il n’y aura plus assez d’élèves. Moi je ne veux pas que la commune meurt. Cela fait des années que le Morbihan est le département de France où il y a le plus d’alcoolisme et de suicides. Je veux que cela s’arrête. Je veux redonner de l’espoir à tous ces gens. Leur donner un avenir. Pour moi la construction de cette station balnéaire et du port du Crouesty sont des bénédictions. Je soutiens totalement ces projets. Dans quelques années, j’espère que tu comprendras. Je ne serai sans doute plus maire à ce moment là et tu profiteras des changements. C’est ce que je te souhaite.

Les mots de Monsieur Lecoq se sont imprimés dans ma mémoire. J’ai senti au plus profond de moi qu’il avait raison et je me suis retrouvé un peu honteux de l’égoïsme de ma démarche. Je suis rentré à Pen Castel sans dire un mot à mes parents de ce que j’avais entendu. Je n’ai plus jamais écouté leurs bavardages avec la même oreille. Deux ans plus tard le port du Crouesty ouvrait ses premières darses et créait les deux premiers emplois permanents de la station si désirée par Marcellin et Lecoq. C’étaient des emplois de grutiers pour les portiques de plaisance. Personne dans la commune ne savait les manœuvrer. Il avait fallu faire venir ces deux grutiers de Lorient. La commune sortait de son immobilisme ancestral et découvrait que pour profiter du monde moderne, ses enfants allaient devoir s’adapter.

 

                                                             à suivre....            Stéphane Manier

 

 

Posté par janerve à 20:01 - SOUVENIRS - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires sur Chronique de Pen Castel

    Les propos de Monsieur Lecoq, ancien Maire, sont toujours d'actualité.
    Merci pour ce rappel.

    Posté par portnavalo1, 25 juin 2016 à 19:57 | | Répondre
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