Les Amis de Port-Navalo

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05 juillet 2016

Chronique de Pen Castel

 

 

 

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                                                                   peinture de Maurice Vibert , 1981 

 

Chapitre 16 : Les envahisseurs

 

En 2013, un collectif de chercheurs animé par Rémy Pavin publia un mémoire remarquable sur le développement économique de la France depuis la 2° guerre mondiale. Ces travaux démontraient que les « 30 glorieuses », ces années mythiques où la France se serait enrichie à toute vitesse, n’ont jamais existé. La France de 1945 était en effet très pauvre, rurale et ruinée par 5 ans de conflit. Elle dut son redressement à l’aide américaine, à l’exode rural et aux efforts acharnés de toute une génération qui travaillait plus longtemps et mieux que partout ailleurs en Europe. La guerre d’Algérie faisait planer une lourde hypothèque sur la jeunesse. Ce n’est qu’à la fin de ce conflit, en 1962, que la France se sentit enfin libérée des menaces qui pesaient sur son moral. La volonté de partager les bénéfices des efforts consentis conduisit à mai 68 et cette période de prospérité générale dura jusqu’en 1973, date du premier choc pétrolier. Ces 11 années (de 1962 à 1973) furent les seules à mériter le qualificatif de « glorieuses » pour reprendre l’expression de son inventeur, l’économiste Jean Fourastier.

Notre chance inouïe fut d’avoir eu 20 ans pendant cette période. Tout semblait facile. Trouver du travail, lancer des expériences sociétales, créer ou gagner de l’argent. La voile, après avoir jeté aux orties ses casquettes de yachtman, offrait aux anciens adeptes du dériveur une prolongation dans la croisière et les marinas. Elle se mettait à symboliser ce désir typiquement français de partir à la conquête du monde. Les routes devenaient des autoroutes, le TGV faisait son apparition, la cote bretonne devenait une grande banlieue des villes.

Dans la presqu’ile, le rêve de Marcellin et de Lecoq se faisait réalité : Arzon, Port Navalo, Le Crouesty se transformaient en une belle station balnéaire. Le choix de mes parents de s’implanter dans la commune n’était plus précurseur mais se généralisait. Chacun voulait sa maison près de la mer où il verrait grandir ses enfants, dont il ferait un refuge pour ses vieux jours. Car à partir de 1973 la crise pétrolière avait ouvert une période d’incertitude pour la nouvelle classe moyenne et cette dernière voulait profiter de ses avantages acquis pour se mettre à l’abri. Elle se mit donc à acheter, à rénover ou à faire construire des maisons. Le prix du m2 se mit à grimper au delà de tout ce que l’on aurait pu imaginer.

Ce fut pain béni pour les autochtones. La terre cultivée avec acharnement pendant des générations, qui avait cassé le dos à tant d’aïeux, qui n’avait rendu que chichement le temps et les efforts dont elle avait fait l’objet, dont les produits servaient à enrichir d’obscurs intermédiaires à destination de parisiens qui les avalaient sans conscience des sacrifices et des attentions dont ils avaient fait l’objet, cette terre ingrate s’était mise à valoir de l’or. On n’exploitait plus les champs mais ces fous de parisiens prêts à dépenser des fortunes pour un bout de champ. Après tout ce n’était que justice, disait-on puisque c’était eux qui fixaient la valeur des choses. Ce fut comme si tous ceux qui possédaient un lopin avaient gagné au loto. Eux qui avaient toujours vécu en comptant leur argent se mettaient à disposer d’un capital rondelet qui allait rendre leur vie enfin confortable, si ce n’est mieux. Il y avait toutefois une condition : il fallait que le terrain soit déclaré constructible. Car la frénésie des résidences secondaires aurait fait ressembler la côte de la commune à la « Costa del sol » espagnole, un gigantesque mur de parpaings et de béton, s’il n’y avait eu la « loi littoral ». Cela déclencha une sourde bataille entre les propriétaires et les autorités. Le dossier municipal le plus suivi, le plus regardé à la loupe, le plus passionnel devint le PLU, le Plan Local d’Urbanisme. Le classement en zone constructible d’un terrain que l’on possédait pouvait rendre riche, surtout s’il était assez grand pour être transformé en lotissement. Mais dans le cas contraire on était Gros-Jean comme devant. Cela créait des jalousies et des plaintes. Chacun y allait de sa pression auprès d’un maire qui avait besoin de voix pour se faire élire. Chacun essayait d’exploiter la situation à son avantage, comme une certaine Madame Tabard qui essaya de nous vendre au prix fort un terrain enclavé qui n’était pas constructible.

Le tourisme de masse créa des emplois pour les natifs de la commune. Certains surent saisir leur chance comme la famille Tual, les anciens épiciers de Port-Navalo, qui réussirent à transformer leur boutique en deux « Super U » au Rédo et à Sarzeau, ou leur parent Bernard Gouy qui réussit dans l’immobilier. D’autres parvinrent à développer une activité professionnelle locale. Mais cette médaille avait un revers. Les enfants de ceux qui avaient vendu chèrement leurs terrains ne parvenaient plus à trouver à se loger dans la commune. L’habitat était devenu trop cher. Ce qui avait profité aux parents handicapait les enfants. Cela déclencha une deuxième bataille pour  créer des logements sociaux qui ne purent satisfaire la totalité des demandeurs. Désormais, tous les matins entre 7h30 et 9h, la file ininterrompue de voitures entre Vannes et Arzon, conduites par ceux qui ont du partir loin pour habiter mais qui viennent travailler sur la commune, témoigne  de cette situation.

Nos bandes furent dispersées par ce maelström du tourisme. Le réalisme post soixante-huitard renvoya notre insouciance aux oubliettes. La plupart d’entre nous firent carrière à la ville. Dans les assurances, les banques, la fonction publique, les entreprises, les médias etc. Beaucoup d’enfants de la commune leur emboitèrent le pas, guère tentés par les métiers de service du tourisme. Leur proximité avec de jeunes citadins pendant les vacances leur avait montré la voie des études. Ils s’exilèrent là où il y avait un travail correspondant à leur formation. La relation de symbiose entre Arzonnais et parisiens fonctionnait dans les deux sens.

Un bon nombre est retourné au pays aujourd’hui à l’âge de la retraite. Ils ont retrouvé un pays bouleversé, où la majorité des habitants est venue d’ailleurs, séduite par la beauté du lieu et le climat.  Séduite aussi par cette ambiance si particulière née du temps où les autochtones et les parisiens ont étroitement liés leurs destins, lorsqu’ils ont compris qu’ils y avaient tous intérêt. Quant aux perdants du PLU, ils ont trouvés de petits arrangements avec la réglementation. L’ancienne voie de chemin de fer et la route reliant Kerners à Kerjouanno sont aujourd’hui constellées de dizaines de portails donnant sur des terrains non constructibles, classés en zone protégée, mais loués ou vendus à des campeurs et caravaniers. La mairie ferme les yeux depuis des lustres. Il faut bien aller chercher les voix là où elles se trouvent.

 

                                                    à suivre  ...  Stéphane Manier

 

 

                                                                                                          

 

 

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